Androgynie
Résumé. L’androgynie est un système vestimentaire. Les vêtements sont coupés et proportionnés pour produire une ambiguïté de genre. Elle perturbe les codes de construction standards de la mode industrielle. Elle rejette les pinces de poitrine. Elle modifie l'architecture des épaules. Elle efface l'accent sur les hanches. L'esthétique repose sur une logique de rupture de la lisibilité. Chaque pièce doit empêcher le regard de classer le corps. Elle maintient les codes masculins et féminins dans une tension non résolue. L'androgynie diffère du travestissement. Elle ne cherche pas à imiter l'autre genre. Elle rend la lisibilité du genre instable. La question du vestiaire masculin ou féminin reste sans réponse. Le support matériel est spécifique. On privilégie les jerseys de poids moyen (180–240 g/m²). Ils effleurent le corps sans le mouler. Les sergés fluides en cellulose régénérée tombent sans marquer les contours. Les laines mates évitent les reflets associés au costume masculin ou à la soie féminine. Le ponte maintient la silhouette tout en s'adaptant aux variations anatomiques. La construction ignore les points de repère genrés. Elle demande de nouveaux patronages. Elle refuse l'oversize simpliste souvent utilisé par les lignes unisexes commerciales. L'esthétique puise ses racines dans la silhouette garçonne de l'entre-deux-guerres. Elle s'inspire du Smoking de Saint Laurent. Elle utilise le volume déconstructiviste de Kawakubo et Yamamoto. Aujourd'hui, elle est un outil d'autodétermination queer et non-binaire. Elle se situe entre l'innovation technique et l'expansion commerciale.
En termes de matières
La cohérence de l’androgynie dépend du textile. Le tissu doit supporter les variations de poitrine, de hanches et d’épaules sans ingénierie spécifique au genre. L'objectif est la neutralité de la silhouette. Le tissu doit tenir une ligne nette sur différentes topographies corporelles. Il ne doit pas cartographier les contours. Il ne doit pas non plus les cacher sous une épaisseur informe.
Les jerseys et interlocks de poids moyen (180–240 g/m²) constituent la base. L’interlock est une maille double stable. Il résiste aux déformations. Il offre une opacité qui établit un profil de torse ambigu. La structure double face empêche le tissu de coller ou de bailler. Les mélanges coton-polyester offrent de la résilience. Les mélanges coton-modal apportent un drapé supérieur et un toucher mat. Ils évitent le lustre formel de la soie.
Les sergés fluides en cellulose régénérée incluent la viscose, le lyocell et le cupro. Ces fibres permettent au vêtement de tomber proprement depuis l'épaule ou la hanche. Leur main est fluide. Elles s'affaissent sous l'effet de la gravité en plis mobiles. Un pantalon en sergé de viscose neutralise la proportion hanche-cuisse. C'est un code de tri essentiel de la mode occidentale. Le lyocell est apprécié pour sa solidité au lavage. Le cupro remplace la soie avec un drapé similaire mais une surface mate.
Les laines mates comme le crêpe, le jersey ou la laine tropicale servent au tailoring. Le crêpe de laine utilise des fils à forte torsion. Il produit une texture légèrement granuleuse et un drapé fluide. Il évite l'éclat lisse du costume traditionnel. Cet éclat code souvent la masculinité d'affaires. La laine tropicale permet une structure légère par temps chaud. La surface mate est la propriété critique. Le lustre est genré. Le mat occupe le terrain neutre.
Le ponte et les mailles stables maintiennent une silhouette architecturale. Le ponte di Roma est une maille interlock double. Il s'adapte aux variations du corps grâce à son élasticité naturelle. Il offre la netteté du tissé avec le confort du tricot. Il contourne le problème du fit rigide imposé par le costume classique.
Une androgynie réussie exige que le vêtement garde sa ligne sur différents types de corps. Si le matériau est trop rigide, il demande des pinces de poitrine. Si le jersey est trop fin, il devient transparent ou moulant. L'ambiguïté doit être technique et non seulement marketing.
Au niveau de la catégorie
L’androgynie se situe entre l’innovation de construction et l’expansion commerciale. C'est un véritable défi technique. Il faut créer des patronages qui acceptent une large variance anatomique. Les systèmes de tailles doivent être continus. Ils ne doivent pas traiter les ratios poitrine-taille-hanches de manière binaire. Dans le commerce, les étiquettes genderless masquent souvent des coupes masculines simplifiées. Elles utilisent des palettes minimales et des proportions oversized. C'est une façon d'élargir le marché sans investir dans l'innovation.
Cette scission est politique et économique. Le vêtement tente de libérer le binaire ou de vendre la même architecture à plus de monde. Des marques comme Toogood ou Rad Hourani développent leurs propres systèmes de tailles. Elles créent des blocs pour des corps divers. Les lignes de grande distribution utilisent souvent des blocs masculins déclinés en S/M/L. La distinction se voit aux coutures. L'ambiguïté technique produit un vêtement qui tombe bien parce que le patronage l'autorise. L'ambiguïté marketing produit un vêtement large sur tout le monde.
L'androgynie n'est pas réductible au minimalisme. Le minimalisme réduit pour l'économie esthétique. L'androgynie réduit pour neutraliser les codes de genre. Elle diffère aussi de la déconstruction. La déconstruction expose la construction par critique. L'androgynie réécrit la construction pour produire l'ambiguïté. Elle recoupe la mode queer sans s'y limiter. Les vêtements androgynes sont portés par-delà les spectres de genre et de sexualité.
Méthodologie
Ce texte traite l'androgynie comme un problème de construction et de lisibilité sociale. Les vêtements sont évalués selon la logique de leur patronage. Le drapé doit éviter les points de repère genrés comme la pente des épaules ou le creux de la taille. Le comportement des matières est crucial. Le tissu doit soutenir l'ambiguïté par son opacité et son drapé. L'architecture des tailles doit être continue. L'analyse s'appuie sur la science textile et la théorie du genre. Elle utilise le cadre de la performativité de Judith Butler. Elle examine l'histoire commerciale des catégories unisexes.
Mot (Étymologie)
Le terme vient du grec andr- (homme) et gynē (femme). Il est passé par le latin androgynus. Le mot encode le binaire qu'il tente de dépasser. L'ambiguïté se lit toujours par rapport à une norme. Dans la Grèce antique, le terme avait un poids mythologique. Le Banquet de Platon décrit les humains originels comme des êtres doubles. L'androgyne était une totalité originelle. Ce n'était pas un compromis intermédiaire. Cette idée persiste. La mode contemporaine cadre souvent l'androgynie comme un au-delà du genre.
Dans la mode, plusieurs termes se recoupent. Unisex apparaît au milieu des années 1960. Il désigne une universalité commerciale. C'est souvent le même vêtement pour tous. Il s'agit généralement d'un patronage masculin pour des basiques. Gender-neutral et genderless s'imposent dans les années 2010. Ils mettent l'accent sur l'absence de codage dans le marketing. Gender-fluid décrit une pratique vestimentaire mouvante dans le temps. C'est un usage du vestiaire plutôt qu'une catégorie de vêtement. Androgynous porte une charge esthétique. C'est une ambiguïté active. C'est le maintien délibéré des codes dans une tension non résolue.
Le terme japonais jendaresu (genderless) émerge vers 2015. Il est lié à la culture de Harajuku. Il décrit un mode de présentation où les marqueurs sont neutralisés ou mélangés. Ses racines diffèrent de l'androgynie occidentale. Il est lié à l'esthétique kawaii et à l'expression de soi face à la conformité sociale.
Sous-culture
L’androgynie n'appartient pas à une seule communauté. Elle naît à l'intersection de plusieurs groupes.
Communautés queer et trans. L'androgynie est ici un outil d'autodétermination. C'est souvent une question de sécurité. Les techniques sont sophistiquées. Elles incluent le layering et la gestion des proportions. Le binding est une véritable ingénierie textile communautaire. Les sous-vêtements de compression aplatissent la poitrine. Ils doivent distribuer la force pour minimiser les risques respiratoires. Note de santé : les méthodes improvisées comme le ruban adhésif sont dangereuses. Les marques spécialisées comme gc2b ou Underworks proposent des solutions plus sûres. Ces savoirs circulent via des tutoriels et des réseaux d'entraide.
Scènes musicales et de performance. Le glam rock et les New Romantics ont fait de l'ambiguïté un spectacle. David Bowie à l'époque Ziggy Stardust a défini cet élément. Kansai Yamamoto et Freddi Burretti ont conçu ses costumes. Grace Jones, Prince et Annie Lennox ont développé des vocabulaires distincts. L'androgynie y est une surface éditable. C'est un paramètre de costume utilisé pour son impact affectif. Cet héritage se poursuit avec Harry Styles ou Billy Porter.
Avant-garde japonaise. Comme des Garçons et Yohji Yamamoto ont débuté à Paris en 1981. Ils ont introduit le vêtement comme volume. Rei Kawakubo a refusé de flatter la poitrine ou de définir la taille. Ses vêtements sont architecturaux. Yamamoto utilise un tailoring oversized qui drape depuis l'épaule. Issey Miyake a développé sa technologie de plissage dès la fin des années 1980. Elle s'adapte à presque toutes les formes de corps. C'est une solution technique majeure au problème du fit androgyne.
Publics de l'ère numérique. Les réseaux sociaux ont rendu l'androgynie plus visible. TikTok et Instagram diffusent des tutoriels de style par-delà les frontières. La présentation androgyne se détache parfois des conditions de risque locales. Cette visibilité facilite l'absorption commerciale. La fast-fashion traduit ces styles en collections genderless rapidement produites.
Histoire
L’androgynie surgit quand les institutions assouplissent les codes vestimentaires. La présentation du genre devient alors négociable.
Antécédents pré-modernes. L'androgynie a des racines anciennes. La tradition des hijras en Asie du Sud existe depuis des millénaires. Le théâtre kabuki utilise des acteurs onnagata. Le théâtre élisabéthain faisait jouer tous les rôles par des hommes. Mais l'androgynie de mode est une création du XXe siècle. C'est une intention esthétique au sein de la mode commerciale occidentale.
Rupture de l'entre-deux-guerres. La silhouette garçonne aplatit la poitrine. Elle descend la taille sur les hanches. Coco Chanel a utilisé le jersey masculin et les pantalons pour femmes. Elle a normalisé l'emprunt au vestiaire des hommes. Marlene Dietrich a imposé le costume masculin comme symbole androgyne chargé. L'ambiguïté naissait alors de la juxtaposition.
Transfert d'autorité au milieu du siècle. Le Smoking d'Yves Saint Laurent (1966) est un jalon. Il utilise un véritable savoir-faire de tailleur. Le transfert de pouvoir du masculin vers le féminin devient lisible. André Courrèges et Rudi Gernreich ont tenté des approches plus radicales. Ils voulaient éliminer toute distinction. Dans les années 1970, le style unisexe de la contre-culture a émergé. Les jeans et t-shirts étaient le fruit de valeurs contestataires.
Déconstruction et volume. Les débuts de Comme des Garçons et Yohji Yamamoto en 1981 ont déplacé le débat. Le vêtement est devenu une architecture. Kawakubo a défié la logique de cartographie du corps. Yamamoto a créé des tailleurs fluides en laine noire. Dans les années 1990, Helmut Lang a conçu des collections sans distinctions de genre explicites. Les Six d'Anvers ont utilisé la déconstruction pour déstabiliser les conventions.
Normalisation et capture commerciale. Les années 2000 et 2010 ont normalisé l'androgynie via les célébrités. Tilda Swinton et Janelle Monáe en sont des figures clés. La grande distribution a transformé le genre en basiques neutres et oversized. Des marques comme COS ou Lemaire proposent des approches innovantes. La visibilité des identités non-binaires a apporté une urgence politique. L'androgynie est aujourd'hui à la fois une tradition esthétique et une nécessité vécue.
Silhouette
La silhouette androgyne neutralise les points de repère. Le but est de rendre les marqueurs de genre illisibles.
Ligne d'épaule. L'épaule est naturelle ou légèrement tombante. Elle remplace l'épaule rembourrée masculine et l'épaule étroite féminine. Une chute de 1 à 3 cm adoucit l'angle sans paraître trop large. La position de la couture d'épaule est le premier signal. C'est le réglage le plus critique.
Torso. On réduit l'accent sur la taille. Les volumes droits, en A ou en cocon contournent la question. La couture latérale va de l'emmanchure à l'ourlet sans courber. Le profil du torse ne révèle pas le ratio taille-hanches. Une construction habile redistribue l'aisance. Le vêtement accepte le corps sans le cartographier.
Bas du corps. Les tailles sont moyennes. Les profils de jambes sont droits ou décontractés. L'aisance aux hanches évite les lignes de tension. Le pantalon large est un choix courant. Son volume neutralise la proportion hanche-cuisse.
Système de proportions. L'oversize peut créer de l'ambiguïté mais risque le manque de forme. Un vêtement qui ne va à personne n'est pas un vêtement qui va à tout le monde. Le point idéal est le volume contrôlé. Il faut assez d'aisance pour masquer et assez de structure pour dessiner. Le choix du tissu et l'ingénierie du patronage sont essentiels.
Matières
Le choix des matières s'organise autour de la neutralité et de la variance corporelle.
Tissés pour le tailoring. Le crêpe de laine (240–320 g/m²) est la matière reine. Sa surface mate évite les codes masculins du costume lustré. Son drapé fluide tient une ligne propre sans mouler. La laine tropicale remplit la même fonction par temps chaud. Les mélanges laine-viscose ou laine-lyocell offrent un drapé plus doux. La gabardine est une alternative plus structurée mais reste mate.
Cellulose régénérée pour la fluidité. La viscose, le lyocell et le cupro servent aux chemises et pantalons fluides. Le lyocell est préféré pour sa stabilité dimensionnelle et sa résistance. Le cupro est une alternative neutre à la soie. Il apporte une douceur visuelle sans les associations féminines culturelles de la soie.
Mailles pour les bases. L’interlock (160–220 g/m²) sert aux pièces de base. Sa surface lisse et opaque ancre la superposition sans transparence. Le ponte di Roma (280–350 g/m²) permet des vêtements structurés. Il offre le confort de la maille et la tenue du tailoring.
Denim. On utilise du denim de poids moyen (11–13 oz). Les coupes sont droites ou larges. Les délavages sont uniformes. Le brut ou le selvedge sont fréquents. On évite les délavages excessifs qui marquent artificiellement les formes du corps.
Cuir. Dans un contexte androgyne, le cuir est utilitaire. Les vestes ont des lignes épurées en veau mat ou en nubuck. On évite la silhouette perfecto cintrée ou les cuirs vernis trop moulants. Le tannage végétal dans des tons naturels renforce la neutralité.
Palette de couleurs
La palette évite les indices chromatiques genrés. La mode occidentale assigne souvent les pastels au féminin et les tons sombres au masculin. L'androgynie navigue par la restriction.
Cœur achromatique. Le noir, le blanc et le gris forment le centre. Ces tons portent le moins de codage de genre. Ils fonctionnent comme des neutres universels. Ils constituent la base la plus sûre pour une présentation ambiguë.
Neutres peu saturés. Le beige, le taupe, la crème et le marine étendent la palette. Ces tons conservent une faible intensité chromatique. Ils évitent les associations fortes déclenchées par le rose vif ou le bleu électrique.
Emprunt à la palette masculine. Certains vestiaires adoptent délibérément le marine, l'olive ou le kaki. Cet emprunt crée une friction sur certains corps. L'ambiguïté naît de la juxtaposition plutôt que de la neutralisation.
Look monochrome. S'habiller d'une seule famille de couleurs est une stratégie courante. Cela élimine le contraste chromatique comme variable. L'attention se porte sur la silhouette et la proportion. On joue sur les variations de textures au sein d'un même ton.
Évitement des motifs. Les tissus unis dominent. Les motifs sont géométriques ou texturaux. On utilise des rayures, des carreaux ou des chevrons. On évite les motifs figuratifs comme les fleurs. Moins il y a de variables, moins il y a de chances de déclencher une classification de genre.
Détails
Les détails servent à supprimer les marqueurs de genre. Chaque élément doit neutraliser ou éviter un indice spécifique.
Fermetures. On utilise des pattes de boutonnage cachées ou des zips centraux. On évite la convention du boutonnage gauche sur droite (homme) ou droite sur gauche (femme). Les pressions et crochets invisibles contournent la question. Les boutons visibles sont petits, plats et mats.
Poches. La présence de poches fonctionnelles est un détail persistant. C'est un héritage du vestiaire masculin. La mode féminine a souvent sacrifié l'utilité à la silhouette. L'androgynie rejette cette convention.
Ingénierie des coutures. Les coutures princesse sont évitées. Elles marquent trop la poitrine. Le volume est redistribué dans des panneaux latéraux ou dans le drapé. Les empiècements aux épaules ou aux hanches structurent sans cartographier.
Sobriété des surfaces. On limite l'ornementation. Pas de quincaillerie décorative. Les finitions sont sobres. Les surpiqûres sont ton sur ton. Les bords francs apparaissent dans l'androgynie déconstructiviste. Ils perturbent les conventions de finition qui sont elles-mêmes genrées.
Accessoires
Les accessoires maintiennent la classification au seuil de l'ambiguïté.
Chaussures. Chelsea boots, derbies massives, sneakers minimales et combat boots. Ce sont des formes intermédiaires. La Chelsea boot est particulièrement fiable. Sa silhouette nette n'a pas d'association forte. Les Dr. Martens utilisent leurs codes subculturels pour dépasser le genre. On évite les talons aiguilles et les bottes de travail trop brutes.
Sacs. Sacs bandoulière, cabas et sacs à dos. Les matériaux sont le cuir ou la toile. Le sac à main classique est neutralisé par des choix de proportions géométriques. Il emprunte au porte-documents ou au sac utilitaire. La taille est dictée par l'usage.
Bijoux. Métal minimal. Chaînes fines, anneaux discrets. L'absence de bijoux est aussi un signal. On privilégie les formes abstraites aux motifs figuratifs. Les piercings multiples aux oreilles signalent souvent une modification corporelle androgyne.
Lunettes. Montures rectangulaires ou rondes en acétate ou métal. On évite la forme œil-de-chat (féminine) ou aviateur (masculine). Les montures oversized dans des tons neutres modifient les proportions du visage.
Logique corporelle
L’androgynie est relationnelle. Le vêtement interagit avec le corps, la coiffure, la voix et le mouvement. Un même blazer est lu différemment selon le porteur. Le vêtement ne contrôle pas tout. Il gère seulement le canal vestimentaire.
La théorie de Judith Butler reste centrale. Le genre se constitue par des actes répétés, dont l'habillement. Pour certains, l'androgynie est un plaisir esthétique. Pour d'autres, c'est une stratégie de survie face à la dysphorie. C'est souvent les deux à la fois.
La formule base-ajustée-plus-extérieur-ample fonctionne bien. Les couches extérieures adoucissent l'anatomie. La base ajustée donne assez de référence pour éviter l'aspect informe. C'est une gestion de l'information corporelle. L'accessibilité pratique reste inégale. L'androgynie commerciale privilégie souvent les corps minces. Elle peut recréer une nouvelle norme physique tout en bousculant celle du genre.
Logique du vêtement
Le prêt-à-porter industriel repose sur des blocs genrés. Le bloc masculin prévoit des épaules larges et un bassin étroit. Le bloc féminin prévoit de la poitrine et des hanches. Tout le système est binaire. De la conception par ordinateur aux séquences de couture en usine.
Une véritable construction androgyne exige de nouveaux blocs. Rad Hourani a créé une haute couture unisexe certifiée en 2013. Il utilise des blocs personnalisés. D'autres utilisent des points d'adaptation modulaires. Plis, cordons de serrage, fermetures ajustables. Certaines marques proposent des tailles numériques continues. Toogood utilise des tailles de 1 à 5 sur un bloc unique.
La taille est le problème majeur. Un système de masse qui habille avec précision des morphologies opposées est rare. C'est pourquoi le commerce se replie sur l'oversize. C'est la solution la moins chère pour accepter la variance. L'intégrité de l'esthétique se teste à cet endroit.
Entretien. Les tissus fluides demandent de la douceur. Lavage à 30°C, pas de sèche-linge. Les laines exigent un nettoyage à sec. Le ponte est plus facile mais risque de boulocher. La dégradation du fit est le principal risque. Quand le tissu perd sa stabilité, l'ambiguïté devient simplement du relâchement.
Motifs / Thèmes
Refus du binaire. L'androgynie ne cherche pas un milieu. Elle tente de sortir du système à deux termes. La question du genre doit perdre de son sens.
Le costume comme test. Le costume est le vêtement le plus genré institutionnellement. Sa reconstruction est une démonstration politique. Si le costume devient ambigu, tout le système devient négociable.
Ambiguïté contrôlée. Il faut calibrer l'information. L'intention doit être claire sans que le genre ne le soit. Le porteur doit paraître habillé délibérément. L'androgynie n'est pas un hasard.
Ingénierie versus marketing. La tension entre repenser la construction et renommer l'existant est la ligne de faille éthique de l'androgynie.
Références culturelles
Marlene Dietrich dans Cœurs brûlés (1930). La scène en smoking et haut-de-forme a fixé le modèle du power dressing androgyne par juxtaposition.
Patti Smith sur la pochette de Horses (1975). Photographiée par Robert Mapplethorpe. Chemise blanche et cravate dénouée. Une image durable de la rupture rock.
L'ère Ziggy de Bowie (1972–1973). Les costumes de Kansai Yamamoto ont rendu l'androgynie commercialement viable dans la performance.
Grace Jones (années 1980). Sa collaboration avec Jean-Paul Goude et Azzedine Alaïa a créé une identité visuelle sculpturale. Elle a refusé la féminité conventionnelle sans imiter la masculinité.
Comme des Garçons / Yamamoto à Paris (1981–1982). Ces collections ont introduit le volume. Le corps n'est plus une contrainte obligatoire pour la forme.
Tilda Swinton. Son engagement envers le tailoring androgyne est constant. Elle travaille souvent avec Haider Ackermann ou Jil Sander.
Janelle Monáe. Son uniforme smoking noir et blanc a évolué vers des présentations fluides. Sa garde-robe est à la fois une pratique esthétique et un message politique.
La haute couture unisexe de Rad Hourani (2013). Premier défilé officiel reconnu par la Chambre Syndicale. C'est la reconnaissance institutionnelle de cette construction.
Marques et créateurs
Avant-garde et déconstruction :
- Comme des Garçons (1969, Tokyo/Paris) : Rei Kawakubo envisage le corps comme une architecture. Elle utilise le volume et l’asymétrie pour rejeter les lignes anatomiques. Le vêtement ne définit plus le genre.
- Yohji Yamamoto (1972, Tokyo/Paris) : Un tailleur fluide et noir. Le tissu drape le corps sans souligner les formes genrées. Le costume oversize devient un archétype androgyne.
- Issey Miyake (1970, Tokyo/Paris) : La technologie du plissé et la construction géométrique s’adaptent à toutes les silhouettes. Pleats Please fonctionne comme un système vestimentaire universel.
- Maison Margiela (1988, Paris) : La déconstruction déstabilise les conventions du vêtement genré. L’étiquette blanche marque le refus des codes identitaires.
- Ann Demeulemeester (1985, Anvers) : Un romantisme sombre dans une coupe fluide. Les silhouettes superposées floutent les frontières du genre.
Labels inclusifs et neutres :
- Telfar (2005, New York) : Telfar Clemens prône une mode pour tous. Le Shopping Bag devient un objet de statut neutre.
- Eckhaus Latta (2011, New York) : Les défilés sont mixtes. Les pièces résistent volontairement aux catégories de genre.
- Rad Hourani (2007, Montréal) : Il crée la première haute couture unisexe en 2013. Ses vêtements sont conçus dès l'origine pour une structure neutre.
- Toogood (2013, Londres) : Faye et Erica Toogood utilisent un système de tailles numérotées de 1 à 5. Les formes issues du vêtement de travail s'adaptent à chaque corps.
- Official Rebrand (2018, New York) : Des basiques non-genrés avec une gradation de tailles inclusive.
Créateurs contemporains et rupture des codes :
- JW Anderson (2008, Londres) : Il mélange délibérément les références masculines et féminines. Les volants et les piercings brouillent les pistes stylistiques.
- Harris Reed (2019, Londres) : Une androgynie maximaliste. Les pièces sculpturales utilisent le volume théâtral pour dépasser la silhouette genrée.
- Palomo Spain (2015, Cordoue) : Alejandro Gómez Palomo propose un vestiaire masculin ornemental. Il réhabilite la dentelle et la broderie dans le vestiaire de l'homme.
- Wales Bonner (2014, Londres) : Grace Wales Bonner explore la masculinité noire. Elle croise la coupe de Savile Row et les références de la diaspora caribéenne.
- Peter Do (2018, New York) : Un tailleur architectural et androgyne. Les coupes précises accompagnent le corps sans le contraindre.
Luxe androgyne et discret :
- Lemaire (relance en 2010, Paris) : Christophe Lemaire et Sarah-Linh Tran privilégient le drapé. Les vêtements sont élégants sans emphase sur le genre.
- The Row (2006, New York) : Un minimalisme architectural. La précision de la coupe produit des silhouettes naturellement androgynes.
- Haider Ackermann (2001, Anvers/Paris) : Des coupes fluides dans des matières luxueuses. Les vestes drapées et les pantalons souples habillent sans classifier.
- Jil Sander (1968, Hambourg) : L'épure originelle. Le design repose sur la matière et la retenue.
- Studio Nicholson (2010, Londres) : Nick Wakeman travaille sur les proportions. Elle construit une garde-robe androgyne contemporaine.
- COS (2007, Londres) : Une approche accessible de l'androgynie. Le minimalisme architectural devient abordable.
- Margaret Howell (1970, Londres) : Le tailleur britannique et le vêtement de travail. Ces pièces traversent les genres depuis toujours.
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